ThinkGeek T-Shirt J'aurais pu appeler ce billet « de la frustration d'être un informaticien » ... Le terme même d'informatique est creux, tellement il est riche. L'informatique, ca va de savoir taper une lettre dans sa suite bureautique préférée, aux gens qui construisent des processeurs, en passant par la programmation, l'administration système et le graphisme. C'est un peu comme si il existait un vocable qui regroupait tous les corps de métier suivants : secrétaire, électonicien, architecte, concierge et décorateur d'intérieur. Ça vous fait sourire, et pourtant ...

Du coup, les gens (entourage immédiat compris) se font une idée de votre travail quotidien qu'ils interprètent à travers ce que eux connaissent de l'informatique, ce qui dans la majorité des cas revient à savoir installer skype sur son windows, mettre à jour son antivirus, et pour les gens branchés, connaître firefox. Du coup, comme sans doute tous les informaticiens de la planète, j'ai appris à fuir pas mal de situations:

  1. « Toi qui est informaticien ... » : traduction, cette personne veut que vous lui répariez son ordinateur. Seule réaction possible : la fuite !
  2. « Et ce que tu fais, c'est quoi exactement ? » : question qui se veut d'une très grande politesse, mais croyez moi, ceux qui la posent ne veulent pas vraiment que vous leur répondiez. Trois réactions possibles néanmoins :
    • rester évasif, et lasser son interlocuteur à force de généralités ;
    • faire une réponse simpliste, et laisser son interlocuteur inmanquablement reformuler cotre réponse : « ah ce que tu fais c'est donc un peu [ explication complètement à coté de la plaque ] », et acquiescer histoire de ne pas le froisser et d'éviter une seconde explication ;
    • vraiment expliquer ce qu'on fait (à réserver aux gens qui ne veulent pas avoir d'amis, ou être considérés comme des aliens -- ce qui est de toute façon souvent déjà le cas) avec force de détail, jusqu'à ce que la mort de l'interlocuteur s'ensuive.
  3. « tu le vis bien de faire de l'informatique toute la journée ? ça plante pas trop ? » : la seule réaction saine, c'est de fuir, parce que votre interlocuteur aimera encore moins le regard consterné que vous allez lui lancer ...
  4. « ah donc en fait tu es pisseur de code ? » : ne pas tomber dans le côté obscur, se détendre, respirer un bon coup, et surtout, surtout ne pas lui sauter à la gorge.

etc ...

Parce que tout le monde a un ordinateur, tout le monde croit imaginer correctement ce que c'est d'être informaticien ... En fait, je ne suis pas informaticien, je suis programmeur-artiste[1].

Le programmeur est une espèce rare[2] qui s'exprime la nuit. La nuit est la seule période où il est possible de trouver la concentration nécessaire à la programmation : personne ne vous hèle, personne ne vous dérange, et le chat épuisé d'avoir sauté sur votre clavier tout le reste de la journée pendant que vous écriviez des mails importants et tentiez vainement de saisir la pass-phrase de votre clef GPG, préfère se vautrer sur vos genoux. La nuit, aucun mail ne circule, les flux RSS se taisent, le calme se fait.

Et là, la fibre créatrice du programmeur peut s'exprimer, il peut façonner, malaxer, concevoir, créer quoi. Dans le calme de la nuit, la fébrilité nous prend, et là où le béotien voit une ligne de texte incompréhensible, le programmeur voit un koan, une pièce d'un puzzle gigantesque, qui pourtant s'assemble avec grâce et perfection. Et nous entrons dans un autre monde...

Nul autre qu'un programmeur ne sait voir la beauté d'un code qui en quelque lignes fait juste ce qu'il faut, ni plus, ni moins. Nul autre qu'un programmeur ne sera ému de la sobriété élégante d'une récursion. Nul autre qu'un programmeur ne sera séduit par le charme naïf d'un pointeur. Nul autre qu'un programmeur ne sera impressionné par la concision d'un code bien écrit. Il y a dans la contemplation d'un code écrit par un hacker talentueux, le même émerveillement teinté de respect et d'admiration que ce qu'on peut ressentir en observant une toile d'un grand maître, ou en lisant l'oeuvre d'un auteur minutieux.

Oui, lorsque je fais de l'informatique, c'est exactement ce que je ressens. Et à la différence de l'art, il est possible de prendre les oeuvres des autres, et de les apprivoiser, de s'en instruire, de les améliorer, les modifier, les adapter à ses besoins, ce qui procure le plaisir de travailler les matériaux les plus nobles. Et plus le programme avance, moins les bugs sont nombreux, et plus les résultats sont visibles. Et petit programme est devenu grand, il s'étire, se lève ... et marche.

gkrellm à 5h du mat Soudain, inquiétude, le disque dur se met à travailler violemment, et là, la fébrilité déjà haute, se transforme en angoisse. C'est le cron de 5h00 du matin qui fait son updatedb(1). Comment ça, 5h déjà ? Et là c'est la course contre la montre. Il FAUT que ça marche. vite !!! En effet, le programmeur est victime du syndrome de cendrillon[3], passé 6h du matin, l'enchantement tombe. Bientôt les premiers rayons du soleil se lèveront timidement. La pâleur du ciel fera chanter les oiseaux, et là, la déprime s'installera. Il y a chez les programmeurs du monde entier, une haine viscérale de l'oiseau. Son chant, de mauvaise augure, signale la fin de cette période bénie qu'est la nuit, le retour de la vie, France Info fond sur le poste de radio du voisin, des coups de klaxons dans la rue, et le son atroce du réveil matin qui assène la réalité qu'on s'était cachée jusque là : tu as encore passé toute ta nuit à coder.

Les lignes de code s'arrêtent de danser, l'adrénaline retombe, c'est la descente. Le chat s'étire, fait comprendre qu'il a faim. Bahh, ça va après tout, la nuit a été productive ... ça y est, le monde extérieur est revenu à une vitesse normale, le cerveau ralentit, la chaleur remonte dans les mains crispées par la tension, le corps tout entier réclame de la caféine.

:wq

Notes

[1] d'aucuns diront que ça se dit geek.

[2] et sans doute en voie de disparition par dilution, je pense que Daniel ne me contredira pas là dessus ...

[3] mais dans le fuseau horaire Australien.